8 août 2016

IRAK 10 ans, 100 Regards

Par Aurore Cros dans Actualités, Documentaire interactif, Web-documentaire

Des éclats de rires, des enfants qui jouent dans une décharge pendant que des responsables irakiens profitent de leurs soirées festives. En arrière-plan, les puits de pétroles viennent contraster le tableau. «Maliki quitte le gouvernement, le peuple ne te veut pas » scandent ces enfants.
Le regard de l’un d’eux se tourne ensuite vers l’usine pétrolière qu’on aperçoit au loin, à quelques mètres de là. Des « regards d’Irakiens » croisés à ceux qui ont embrassé une décennie iakienne entre 2003 et 2013, c’est ce que propose le web-documentaire d’Arte Irak, 10 ans, 100 regards » lancé en mars 2013 à l’initiative du directeur d’information d’Arte Reportage, Marco Nassivera,et des rédacteurs en chef d’Arte Reportage, Philippe Brachet et Uwe Lothar Müller.

Analyse documentaire par Aurore Cros

Que reste-t-il de l’Irak dix ans après l’invasion américaine ? Que sait-ont vraiment de l’Irak ? Aujourd’hui encore, un flou glaçant dans les médias occidentaux tend à effacer de nos mémoires les conflits au Moyen-Orient. Finalement, que retient-on de ces pays dont l’actualité est désormais noyée dans un flux d’informations ? Les médias dominants, obéissant à une logique d’immédiateté ont tendance à n’aborder que l’actualité sanglante du Moyen-Orient. L’Irak figure parmi ces grands oubliés de l’information, reflétant une image de chaos devenu presque ordinaire dans les esprits.
Le web-documentaire fait suite à une précédente production d’Arte lancée en 2011 sur l’Afghanistan.

Tout ce qu’on a aujourd’hui vient de Babylone. L’Irak, c’est un pays qui a cent ans à peine 

Uwe Lothar Müller, rédacteur en chef adjoint chez Arte Reportage

Dans celui-ci, la parole est laissée aux irakiens, leur voix occupe une place centrale. « L’idée était d’abord de donner la parole aux irakiens, et ensuite à ceux qui ont vécu cette décennie » explique Philippe Brachet, rédacteur en chef d’Arte Reportage. A cela s’ajoutent les points de vue de journalistes, caricaturistes, photographes qui commentent leurs travaux qui se mélangent aux points de vue de jeunes réalisateurs irakiens. « La situation en Irak est compliquée à comprendre, il y a aussi des spécialistes pour nous aider à rassembler toutes les pièces d’un puzzle » confie Uwe Lothar Müller, rédacteur en chef adjoint chez Arte Reportage. « J’ai été très étonné moi-même en discutant avec des spécialistes. L’Irak, c’est le berceau de l’humanité, Babylone ça a duré plus de huit-cents ans. Tout ce qu’on a aujourd’hui vient de Babylone. L’Irak, c’est un pays qui a cent ans à peine ». Face au flou médiatique qui règne autour de ce pays, pour lui, il semblait évident de donner à cette époque charnière, les clés aux spectateurs pour connaître et mieux comprendre l’après-guerre en Irak. Le journaliste et ancien reporter de guerre déplore le fait que dans les médias aujourd’hui « on relate des faits qui se sont produits à l’instant » en oubliant que « la situation n’est plus la même qu’il y a une semaine ». L’objectif était alors de mettre en lumière un « background » à travers cent perspectives différentes.

Pour éviter d’exploser les coûts, il fallait alors définir une ligne directrice et « trouver des points communs possibles entre chaque contenu » dans les reportages explique Donatien Huet, journaliste web qui s’est chargé d’articuler l’aspect éditorial et graphique du site, en lien étroit avec des graphistes et des développeurs de la société FCINQ. Ensemble, ils ont donc choisi une navigation sous forme de dossier en mosaïque qui renvoie à une rubrique bien précise (Irak, mon pays, L’œil d’Arte, Choses vues, Carnet de route, En exil, Images irakiennes, Coups de crayons, Irak 2.0, Le kiosque à journaux). Le site a été conçu en responsive design et en HTML 5 pour qu’il soit consultable autant sur tablette que sur mobile. Dans la rubrique « commentaires » du site, les internautes décrivent des « images émouvantes » et « pleines d’humanité ». Ils pouvaient ainsi apporter leurs contributions en temps réel (interaction semi-ouverte).

A la parution du web-documentaire, tous les contenus n’étaient pas tous en ligne. Le site était mis à jour progressivement entre mars et mai 2013 pour « ne pas noyer les internautes dès le début » explique Donatien Huet. Chaque semaine, des vidéos étaient ajouté. Fin 2013, le site dénombre près de 350 000 visiteurs. Le web-documentaire n’a pas tardé à se faire connaître, notamment grâce au partenariat décidé avec les trois grands journaux français, anglais et allemands. Dans la rubrique du « Kiosque à journaux » on retrouve des plumes du Monde, du Guardian et de la Süddeutsche Zeitung dont les reportages retracent une décennie irakienne entre 2003 et 2013. « C’était une manière de voir aussi à travers ces archives quelle était la différence de traitement de l’actualité entre la France, l’Allemagne, et l’Angleterre » explique Uwe Lothar Müller, rédacteur en chef adjoint d’Arte Reportage. En publiant leurs reportages sur leur homepage, Arte récupérait leurs clics, un système gagnant gagnant dont bénéficiaient à la fois Arte et ses partenaires.

Pour définir les premières étapes de construction de ce projet, il a donc fallu établir un plan, définir une articulation et surtout trouver les personnes ressources. Les grands axes étaient d’abord définis par Arte Geie, la production centrale basée à Strasbourg qui a ensuite fait appel à une société de production parisienne Baozi Production qui s’est chargée d’envoyer les reporters sur le terrain.

« Nous avons envoyé des spécialistes, des reporters qui ont l’habitude de travailler dans des situations de crise. On ne peut pas envoyer quelqu’un sans expérience. Tous les jours, il y a des échanges par mail, sms, sur WhatsApp » soutient Uwe Lothar. De son côté, Baozi production s’est chargée de tout l’aspect logistique : la sécurité des journalistes qui partent sur le terrain, les assurances, contacter des fixeurs, réserver les billets d’avons, des hôtels, trouver des chauffeurs, des traducteurs, vérifier que les choses étaient bien callées en amont.

Ensuite, la première étape de post-production, lorsque les journalistes rentrent sur Paris, fut la traduction, et le montage des vidéos. Baozi est alors à ce moment-là en échange étroit avec Arte qui lui demande de faire des modifications et valide ou non les reportages. Et quand vient la phase de livraison, des problèmes techniques peuvent survenir, (les formats des vidéos, le poids utilisé, les codecs utilisés selon les players d’Arte). Et il faut ensuite tout retranscrire dans les trois langues d’Arte : anglais, allemand, et français. Une phase importante dans la post-production qui a été réalisée par l’agence de traduction Eclair Group.

Après la diffusion de ses vidéos, les réactions se faisaient écho : les français se reconnaissaient parfois dans la vie quotidienne des irakiens.

Parmi les rubriques qui ont été sélectionnés par Arte, une grande liberté a été accordé à ses deux principaux réalisateurs : Feurat Alani en charge de la rubrique « Carnet de route » et Katia Jarjoura qui a réalisé « Choses vues » et « Regards d’irakiens ». Feurat s’est rendu en Irak en décembre 2012. « Aller à la rencontre des irakiens était un choix personnel. Et c’est surtout une ligne éditoriale que j’emploie dans la plupart de mes travaux sur l’Irak ou ailleurs : donner la priorité à des irakiens lambda, et s’intéresser à leur vie au-delà les chiffres et des clichés » raconte Feurat. L’idée était de cheminer à travers le pays, de la périphérie vers la capitale pour rencontrer les populations. Selon lui, après la diffusion de ses vidéos, les réactions se faisaient écho : les français se reconnaissaient parfois dans la vie quotidienne des irakiens (sur la vie qui augmente, la sécurité des enfants, l’avenir).

Un itinéraire calculé à l’avance par Séverine Bardon, journaliste chez Baozi Production qui s’est chargée de sélectionner les zones sécurisées. Pas question de mettre en danger les journalistes qui ont malgré tout un avantage : Feurat est d’origine irakienne, et Katia d’origine libanaise. « Pour être discrète, j’étais toujours habillée en noir, mon chauffeur était irakien, et je parlais arabe, très souvent, je m’attachais les cheveux » confie-t-elle.

Katia s’est rendue à Bagdad en janvier 2013. Quatre semaines. C’est le temps qui lui était attribué pour rechercher des petites « pastilles de vie », des histoires d’irakiens. Même si elle avait établi à l’avance une liste bien précise de ses sujets, une fois sur place, les choses se sont avérées plus compliquées. « Ce n’est pas facile d’obtenir des autorisations de tournage, car les gens n’ont pas spécialement envie de se faire filmer. Ce n’est pas toujours simple. Les histoires ont l’air anodines quand on les regarde, mais à Bagdad tout est compliqué » constate-t-elle. « Des petites histoires qui m’aurait pris une journée ont pris plus de temps ». Pour la première fois, Katia a oublié la dimension géopolitique de ses reportages pour des angles plus humains, proche des gens. Montrer leur vie. Montrer que leur vie continue après la guerre. Un mariage chrétien, des plantations d’abre pour reboiser Bagdad, un vendeur d’alcool. Elle offre un regard complètement décalé sur l’Irak. En parallèle, elle a aussi supervisé une autre section « Regards d’Irakiens » qui regroupe des films d’auteurs irakiens sélectionnés par un concours quelques jours plus tôt. Durant un mois, elle animait un atelier de formation pour jeunes réalisateurs irakiens. En face, il y avait aussi une ONG audiovisuelle : Alterdoc, un collectif de professionnels de l’audiovisuels pour la défense des droits de l’Homme fondé par Baudouin Koenig, un réalisateur documentariste et sa femme.

Pour ces jeunes réalisateurs sortis parfois de l’école des Beaux-Arts de Bagdad, le cinéma est devenu une nouvelle manière de s’exprimer. « La lourdeur de la vie à Bagdad, que ce soit au niveau des infrastructures, de l’électricité de l’eau, de l’instabilité, n’est pas favorable à l’émergence d’un cinéma » souligne-t-elle. « C’est déjà suffisamment compliqué de tourner un film, alors dans un pays où tout s’effondre, où la chaleur de l’été dure cinq mois, ce n’est pas bon du tout ». Le sable qui s’infiltre dans les caméras, le son très bruyant de la circulation. « C’est compliqué de prendre du son, mais ils se débrouillent ». Et là-bas, il ne faut pas espérer recevoir de subventions de la part du gouvernement.

Pour elle, les regards d’irakiens ne sont forcément pas les mêmes que les occidentaux. Katia voit en le travail de ces jeunes une certaine recherche, une « quête » que les médias occidentaux n’ont pas : « qui suis-je ? », « où je vais ? ». « Chez nous, on part souvent quelque part avec une idée préconçue (…) on ne se laisse pas prendre par la réalité ». Même s’ils semblent encore très timides selon elle à l’idée de d’aborder des sujets tabous, il s’agit d’une nouvelle génération Bagdad 2.0. Une génération qui évolue avec Facebook, à l’inverse de ses parents. « La ville a beau être fermée du monde, c’est quand même une ville qui commence à s’ouvrir via les réseaux sociaux ». La documentariste décrit une « génération qui bouge » et qui crée avec « des bouts de ficelles ».

Dans « Images irakiennes », le travail de photo-reporter livre un autre regard sur l’intervention américaine. On met des visages sur les soldats américains, et sur les civils irakiens. Les journalistes commentent leurs productions. A travers le regard d’Anja Niedringhaus, une photo-journaliste allemande qui travaillait à l’époque pour l’Associated Press à Kaboul, on découvre une toute autre réalité. Bien différente de celle renvoyée par George Bush à la fin de l’intervention américaine, lorsque celui-ci a déclaré le célèbre et controversé « mission accomplie » dans un discours.

Des modes de narration hiérarchisés dans plusieurs catégories. Une mosaïque pour guider le lecteur. Le graphisme du site interpelle et a d’ailleurs séduit le jury des « Webby Awards », les « Oscars de l’internet » dans lequel le web-documentaire fut nominé en avril 2014. En revanche, si les modes de narrations ne laissent pas indifférents, l’aspect mosaïque peut aussi perdre le lecteur dans sa navigation qui devra renouveler plusieurs fois l’expérience avant de comprendre le fonctionnement du site.