14 novembre 2016

« Refugees » : serious game produit par Arte

Par Clémence Cluzel dans ***, Actualités, Doc-game

Analyse par Clémence Cluzel

Voilà une expérience inédite et pour le moins originale : Arte propose un « serious game » pour aborder la question très actuelle des réfugiés dans le monde. « Refugees », entièrement produit et réalisé par le média franco-allemand, en partenariat avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, place l’internaute dans la peau d’un envoyé spécial, engagé pour réaliser un reportage dans l’un des quatre camps sélectionnés par la rédaction. Une plongée au cœur du quotidien de ces milliers de déplacés, un outil pédagogique pour mieux comprendre aussi.

Un « serious game » pour aborder la question ô combien difficile des réfugiés à travers le monde. Le pari était osé, voire un peu fou! Mais Arte a franchi le pas avec « Refugees », un projet multimédia global qui entre dans l’univers des réfugiés, à travers quatre camps dans le monde. D’une part, de septembre à décembre 2015, un « serious game », idée phare de la production, dans lequel l’internaute se retrouve plongé dans la peau d’un envoyé spécial chargé de réaliser un reportage et propulsé dans le quotidien d’individus déracinés. Délais à respecter, consignes de la rédactrice en chef et imprévus, rythment ce jeu à visé pédagogique qui tend à éclairer et informer.

D’autre part, « Refugees » c’est aussi en parallèle une plateforme qui regroupe les travaux d’un.e cinéaste, d’un.e dessinateur.rice, d’un.e photographe et d’un.e écrivain.e, pour chaque camp visité. Une multitude de points de vue et de ressentis afin de fournir « un patchwork le plus représentatif possible des différentes situations existantes dans ces camps mais aussi un moyen de toucher un large public« , explique Anne-Florence Garnier, directrice de la production.

« Et si on changeait de lunettes ? »

Ce projet multimédia est né de la rencontre entre Marco Nassivera, directeur de l’information pour Arte et ancien rédacteur en chef d’Arte Reportage, et le réalisateur, producteur et scénariste de cinéma, Régis Wargnier – césar du meilleur film étranger pour « Indochine ». C’est de la boutade « Si on changeait de lunettes ? » que « Refugees » a peu à peu pris forme. Partis de l’idée que « le sentiment de l’exil porte la marque de notre siècle, que les camps de réfugiés se multiplient au fil des années, encore un peu plus avec la guerre en Syrie« , les deux hommes souhaitent en parler autrement. Décidés à donner une voix à ces plus de 50 millions de réfugiés à travers le monde, ils élaborent la genèse de « Refugees » afin de raconter les univers, les vies, les histoires et les destins individuels de ces déplacé.e.s.
Quatre camps ont été choisis à travers le monde. Il s’agit du Népal, du Liban, de l’Irak et du Tchad. « Ces camps sont différents et leur ensemble représente un panorama des diverses réalités existantes. Le camp du Népal est en passe d’être fermé, celui du Liban est le plus ancien camp de réfugiés, en Irak c’est un camp récemment ouvert donc un camp d’urgence et enfin celui du Tchad montre les réfugiés oubliés », détaille la directrice de la production. Majorité de Palestiniens dans le camps libanais en raison du conflit sans fin entre Israël et la Palestine, rejoints depuis le début de la guerre en 2011 par les Syriens ; guerre en Irak qui a jeté sur les routes de nombreux hommes, en particulier les populations kurdes;  des milliers de Bhoutanais, privés de citoyenneté népalaise depuis la loi de 1985, en attente dans des camps au Népal; ou encore plus de 3 millions de Soudanais contraints par la guerre du Darfour, à se déplacer vers le Tchad,… Chaque camp est emblématique : ils illustrent hélas tous les grands conflits, guerres, catastrophes humanitaires du siècle dernier, dont les conséquences sont toujours d’actualité. Quatre univers, quatre historiques et enjeux particuliers mais toujours les mêmes problématiques : vivre, se nourrir, se reconstruire,…

Le projet a débuté en mai 2013 avec un premier tournage en septembre de la même année au Népal. L’équipe de tournage était plutôt restreinte puisqu’elle comptait un ingé-son, un caméraman, la directrice de production, un assistant, les 4 artistes ainsi qu’un traducteur. Hormis l’ingé son et la directrice de production, l’équipe changeait pour chaque pays.

Un « projet-patchwork « 
Ces nouvelles lunettes, se sera un projet multimédia en bi-parties. Tout d’abord, une mosaïque de regards différents portés par des professionnels : cinéastes, photographes, dessinateurs et écrivains. Tous ont été choisis en fonction de leurs parcours personnels ainsi que professionnels. Ils sont eux-mêmes exilés à l’image de Reza et Atiq Rahimi, connaissent bien la réalité du terrain comme la photographe libanaise Christina Malkoun ou bien sont étrangers à cette problématique mais se sentent concernés. « Le choix s’est opéré en fonction des rencontres et des connaissances mais aussi de la disponibilité des artistes. Il a fallu gérer avec leur emploi du temps,  choisir des hommes et des femmes, de nationalités différentes » commente Anne-Florence Garnier. Carte blanche leur a été donnée. Pour chacun de ces quatre camps de réfugiés, seize artistes ont, en filmant, photographiant, dessinant et en écrivant, raconté et livré la réalité des camps, de cet univers qui parait abstrait et lointain. Reportage de Régis Wargnier suivant une famille de Bhoutanais qui choisit de s’exiler aux USA; la vie dans le camp de Kawergosk en Irak immortalisée par le photographe iranien Reza; les lettres rédigées par l’écrivain afghan Atiq Rahimi ou encore la BD-reportage du dessinateur de presse franco-burkinabéen Damien Glez… ne sont qu’un échantillon de ces pans de vie retranscrites. Ils ont ensuite été diffusés sur Arte Reportage et sur le site Arte Info. « Ces artistes nous livrent des témoignages variés dans l’irrespect assumé des règles journalistiques » relate le communiqué de presse du média.

« Le tournage, qui durait entre cinq à sept jours pour les artistes, a débuté en septembre 2013 avec le premier camp au Népal.  Ensuite décembre 2013 pour l’Irak, le Liban en juin 2014 et octobre 2014 pour le Tchad », détaille Anne-Florence Garnier. Au départ, il ne devait y avoir que quatre camps mais un cinquième, dont le tournage a débuté en décembre/janvier, c’est imposé tout naturellement : Calais. « Et c’est de loin le pire de tous », se désole t’elle.

Un projet patchwork donc mais avant tout, l’élément phare de « Refugees » c’est son « serious game », le premier pour Arte.

Le « serious game », l’idée phare du projet global…
Pour compléter ce patchwork, s’ajoute un exercice inédit, la touche novatrice du projet multimédia global: le « serious game » imaginé par Arte, avec l’ambition de rendre les internautes plus acteur.rice.s. L’idée de départ? L’internaute incarne ici un journaliste dépêché par ARTE dont la mission est de réaliser un reportage multimédia pour le compte de l’émission ARTE Reportage à partir des éléments récoltés dans les quatre camps de réfugiés. A cela s’ajoute des consignes, des obstacles (chrono, contretemps,…) et un angle thématique à respecter, définis par la rédactrice en chef Andrea Fies. Bienvenue dans le monde des journalistes! Au fil de ses déplacements dans les camps et des rencontres avec les réfugiés, ONG et autorités, le.a joueur.se glane des séquences et des témoignages (vidéos, photos) qui constitueront au final son reportage multimédia. La mission n’est réussie que si le reportage est conforme à la commande. Le.a joueur.se peut ainsi accéder au niveau – camp – suivant. Tous les reportages (« les contributions ») produits par les participants sont publiés sur les sites correspondants de la page web du jeu avec mention des pseudonymes choisis par les participants. Ces derniers acceptent que leurs contributions soient nominatives et autorisent leur utilisation, leur diffusion et leur exploitation sur les sites d’ARTE et dans les programmes audiovisuels, sans contrepartie et pour une durée illimitée.

Pour chaque camp, le mode de tournage du « serious game » était différent. Par exemple pour le Liban, l’équipe a filmé avec une go pro ce qui donne une réelle impression de déambulation dans le camp. L’internaute est immergé.e dans l’aventure. Au départ, l’idée était de filmer avec des caméras à 360 degrés mais compte tenu du surpeuplement et de l’environnement peu sécurisé, la Go pro s’est révélée plus pratique. Le premier niveau a été accessible dès le lancement du site en septembre 2014.

Le « serious game » a été intégralement produit par la structure qui a sous-traité sa réalisation à l’entreprise Method in the Madness. « En raison du manque de ressources techniques de l’équipe d’Arte dans ce domaine, l’entreprise s’est chargée du graphisme et du développement du serious game« , explicite Donatien Huet, chef de projet global. Le cahier des charges était le suivant: réaliser un jeu vidéo plutôt qu’un web-doc classique et bien évidemment, ne pas dépasser le budget alloué! Et en terme de coût justement, la directrice de la production nous dit qu »il est difficile de donner un chiffre exact : on englobe le web et la TV dans nos budgets donc le coût seul du projet n’existe pas réellement. Il se situerait entre 500 000 et 700 00 0euros (avec le contenu). »  Produit en trois langues -français, anglais et allemand -, il a été entièrement financé par Arte.

…qui n’a pas toujours été bien perçu

Les deux initiateurs du projet savaient que leur idée allait les exposer aux critiques, notamment avec l’idée de faire un « jeu » sur la misère de ces réfugiés. Et effectivement l’association jeu-réfugiés en a choqué plus d’un! « Il a fallu expliquer que c’était un jeu à visée pédagogique et journalistique » répète Donatien Huet. Anne-Florence Garnier, elle même n’était pas « emballée » par cette dénomination… A ces attaques, M. Nassivera et R. Wargnier opposent plusieurs contre-arguments. « Le newsgame, comme l’appelle les Anglo-Saxons, est un genre journalistique largement répandu. Il permet de décliner des thématiques très variées et « sérieuses »: conflits, catastrophes naturelles, tensions sociales, etc. Ce reportage à jouer représente une mise en situation qui installe l’internaute dans le rôle d’un journaliste de la rédaction d’Arte. Les règles et les contraintes inhérentes au métier du journalisme nous paraissaient être un parfait cadre pour un serious game ».
Pour ceux qui douteraient de l’aspect journalistique, Anne-Florence Garnier réponds que « celui-ci se retrouve dans le serious game avec le reportage que l’internaute doit réaliser. C’est uniquement la forme qui change mais le fond, lui, est journalistique. » Mais ne nous fourvoyons pas! Ce reportage à jouer ne cherche pas pour autant à remplacer à terme la couverture classique de l’actualité. Il s’agit seulement de compléter l’offre sous une forme originale et pédagogique. Rien de plus!

A travers ce jeu, la volonté était d’offrir une nouvelle approche sur une réalité complexe, à l’image de l’ensemble du projet dans lequel elle s’inscrit. « Plus que de jouer, le but est avant tout d’apprendre puisque chaque séquence visionnée apporte un lot d’informations« , poursuivent les deux instigateurs du projet.

Pour Donation Huet, « il faut voir le serious game comme la cinquième roue du carrosse de ce projet. C’est un ensemble. Le point fort c’est aussi les points de vue des artistes, car c’est la première fois qu’ils vont sur le terrain et livrent leurs visions. »

Cela n’aura pas suffit à refroidir la curiosité du public. Au total, l’audience du « serious game » comptabilise environ 1 500 visiteurs, restant connectés en moyenne 15 min.

Une production 100 Arte

Le projet a été produit et diffusé par Arte GEI, via deux onglets de son site web : Arte Reportage et Arte Info. ARTE est un Groupement Européen d’Intérêt Economique (GEIE) formé et financé par deux pôles français et allemand d’édition et de fourniture de programmes, ARTE France à Paris et ARTE Deutschland à Baden-Baden, qui sont représentés au sein des instances de décision. « Refugees » a été réalisé en collaboration avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

Malgré une campagne de communication somme toute classique, via les réseaux sociaux et par le biais de bande-annonces diffusées à la télévision, de nombreux articles sont parus dans les médias pour relayer le projet: L’Obs, Paris Match, Télérama, La Croix, l’Humanité,… Cette visibilité a notamment été importante grâce aux partenaires du projet : »Rue89″ en France, la « Süddeutsche Zeitung » en Allemagne, « Le Soir » en Belgique et la « Neue Zürcher Zeitung » en Suisse.

Preuve de plus de son succès, »Refugees » a également été nominé pour le Grimme Preis (prix allemand récompensant les films télévisés).

Quelques péripéties et des accros mais aussi des retours positifs!

Les difficultés rencontrées durant tout long de ce projet ont surtout été administratives, notamment concernant les visas et autorisation de tourner. Anne-Florence Garnier se souvient: « Nous avons eu le visa pour le Népal l’avant-veille du départ ! » Autre aléa avec lequel il a fallu composer :  » Nous avons eu interdiction de filmer 15 jours après notre arrivée au Tchad. Donc impossible de faire un serious game de ce camp« , raconte-elle. Globalement, une fois sur place, les tournages se sont très bien déroulés même s’ils ont du faire face à quelques contraintes quotidiennes : « Le rythme est spécial avec des RDV compliquées à fixer, un agenda difficile à tenir en raison du « tea talk » (bavardage autour du thé au préalable à toute discussion sérieuse), de périodes de tensions avec la guerre, puis le ramadan et enfin l’arrivée de Syriens« , nous explique Donatien Huet. Mais selon lui, « ces populations sont très accueillantes, bien plus qu’ici donc nous avons pu dans l’ensemble rentrer facilement en contact avec elles. » Il ajoute: « Les anciens étaient plutôt las des sollicitations mais les jeunes ouverts au dialogue. Seuls les Syriens étaient très méfiants par crainte de représailles ou d’infiltrations des services secrets. » Avant chaque départ, un travail de repérage préalable avait été réalisé par des journalistes sur place. Question coordination, des ajustements ont du se mettre en place pour que  » les cinéastes s’accordent avec les cameramen afin de collaborer au mieux. Ces derniers étaient plus habitués aux règles journalistiques qu’à celles du cinéma », complète Anne-Florence Garnier. Bref des petits aléas qui n’ont pas réussi à gripper la réalisation. Tout au plus à ralentir le projet comme pour la date de mise en ligne qui était fixée à 2013 à l’origine. Finalement, elle n’a eu lieu que début janvier 2014 faute de pouvoir faire mieux. « Au départ, le format initial de la vidéo était de 26min mais tous les réalisateurs ont rendu des documentaires de 48min! Forcément le montage a été plus long que prévu! « , plaisante Anne-Florence Garnier. L’équipe a dû se réinventer, improviser et revoir parfois sa feuille de route pour composer avec ces changements mais « Refugees » est bel et bien arrivé à terme!

D’un point de vue purement technique, pour ce projet, l’équipe web a utilisé le langage HTML, du javascipt ainsi que le langage de programmation Python afin de gérer la grosse base de données du jeu. Le défi était en effet de gérer cette base conséquente (environ 200 vidéos, multipliées par 3 langues). Celle-ci a pu être gérée sans souci par l’important serveur du site d’Arte. « Grâce à ce serveur, le site a pu gérer sans problème une audience importante » constate le chef de projet web, Donatien Huet. Du fait de ces données en surnombre, impossible de mettre en place une version mobile, à sa grande déception. Actuellement, on peut uniquement consulter son compte via son smartphone.

Hormis les critiques soulevées concernant la dénomination « serious game », l’un des regrets régulièrement évoqué par le public concerne la faisabilité du jeu. En effet, plusieurs internautes se sont plaints de la complexité du jeu, ou tout du moins « de la mauvaise présentation des règles », comme le rapporte Anne-Florence Garnier, avant de préciser que selon elle, l’interface du projet n’est peut être pas suffisamment claire. « Bon après, je ne suis pas forcément un exemple: j’ai recommencé les jeux une dizaine de fois avant de pouvoir les terminer! « , plaisante-t’elle. Autre point et qui a son importance: l’’internaute est présenté comme étant le seul acteur du « serious game », pouvant déterminer ses actions et faire ses propres choix. En réalité, son rôle est bien plus limité, encadré par les consignes et missions qui lui sont imposées. Une liberté toute relative donc…Un peu à l’image de ces réfugiés finalement : libres à l’intérieur de ces camps qui pourtant sont aussi leur prison à ciel ouvert…

Des retours positifs saluent cette expérience personnalisée et novatrice. Le « serious game » est utilisé au sein d’écoles afin de pouvoir mieux expliquer aux jeunes générations la question des réfugiés. Et comme le note Donatien Huet, « une chaîne publique comme Arte a une mission d’information et d’éducation à remplir. Au final, c’est aussi ce que l’on a fait avec ce jeu. » Mission accomplie donc!

 

Évaluation personnelle

Expérience utilisateur

Ergonomie : 0.5 Réactivité : 0.5 Design : 0.5 Pertinence : 1 Critère subjectif : 0.5

Qualité des contenus

Qualité technique : 0.5 Qualité audio : 1 Qualité image : 1 Qualité enquête : 1 Qualité de la narration : 1

Impact

Mobilisation de réseaux : 0.5 Retours professionnels : 0.5 Durabilité : 1 Retombées : 0.5

Subjectivité : 2

Total : 12/20

L’idée de départ était séduisante. Le résultat est un peu décevant pour le « serious game » en lui-même : l’internaute passe plus de temps à cliquer sur les icônes et à produire un reportage prémâché qu’à réellement réaliser un travail journalistique. Néanmoins, les documentaires insérés pour chaque camp sont très intéressants et fort instructifs. Ils sont des éclairages précieux de la réalité. Mention spéciale pour la manière de filmer qui donne une impression d’immersion totale. J’ai finalement plus adhéré au projet global, notamment à la partie qui donne la parole aux artistes qu’au « serious game ». Les regards des artistes offrent à mon sens une vision variée et riche (supports, points de vue), peut être plus humaine que le jeu, sur ce sujet difficile et plus que jamais d’actualité.