29 décembre 2014

Transmedia et (web)documentaire

Célia Ramain Par Célia Ramain dans Actualités, Web-documentaire

Le Transmedia.  Un mot, un concept qui fait encore peur,  et encore plus dans le domaine du documentaire.  Si le transmedia commence timidement à apparaître dans le domaine de la fiction, il est encore rarissime de le voir associé au registre documentaire, et donc, par élargissement, aux webdocumentaires. 

Car, il nous faut d’abord préciser que les webdocumentaires ne sont pas automatiquement des projets transmedia. Comme le transmedia, ils partagent certes une interactivité mais la grande majorité de ces projets documentaires se contentent d’être disponibles que sur un seul support; à savoir, Internet. Certains sont re-travaillés, avec un montage différent en vue d’une diffusion TV. Mais ça ne suffit pas pour en faire un projet transmedia. Certains projets documentaires affichent une ambition plus poussée que d’autres.

La raison:

Cela peut d’abord s’expliquer par le modèle économique. Le transmedia est encore bien trop connoté ‘marketing’. Et c’est là que le bat blesse… Marketing et documentaire semblent être antinomiques. Amanda Li Costa dans son article, How Transmedia Storytelling could revolutionize documentary filmaking’, expose le constat suivant: “most documentary filmmakers are confused when he begins discussions on how a Transmedia project could be funded by brands or companies. Most documentary filmmakers traditionally shy away from these forms of financing. […] they often feel they will have to make compromises on their subject matter.” (« la plupart des réalisateurs de documentaires sont perdus dès qu’il s’agit d’avoir une discussion sur comment un projet transmedia peut être financé par des marques ou des sociétés. La plupart des réalisateurs de documentaires traditionnels préfèrent s’éloigner de cette forme de financement; ils ont souvent l’impression qu’ils devront faire des compromis sur leur sujet »). Il y aurait donc officiellement une réticence de la part des réalisateurs de documentaires et donc, par extension, de web documentaires à avoir recours aux marques pour financer leurs projets.

Autre aspect pouvant expliquer cette réticence, cette fois plus pragmatique: le webdocumentaire est en soi, une pratique qui demande du temps à scénariser, à développer avant qu’il soit mis en place. L’associer à une logique transmedia peut sembler une entreprise titanesque.

Pourtant le webdocumentaire aurait quelques intérêts à rentrer dans une logique transmedia: 

Le webdoc est un propos, un regard d’auteur sur le réel, un message que l’on veut faire passer à un plus grand nombre de personnes; pour éclairer un sujet ou même le dénoncer. S’il entre dans une logique transmédia, il va cumuler atouts qui lui sont propres (dont par exemple une certaine empathie, connexion, qui ne passe pas par les leurres de la fiction et est de fait, bien plus puissante) et atouts du transmedia:

– l’aspect pervasif: Le destinataire du message est enveloppé par la multiplicité des supports qui sont mis en place dans le dispositif, ce qui veut dire que le message, la cause défendue par le webdoc aura plus d’impact et plus de chances de faire agir le destinataire. Patrick Séverin, créateur de Salauds de Pauvres explique d’ailleurs son choix de passer par le transmedia: « Le transmédia permet de multiplier les portes d’entrée et les supports : web, radio, papier… Où que tu sois, tu peux être atteint par le documentaire. »

Cette pervasivité peut venir répondre à un des soucis du web documentaire: sa durée de vision fragmentée. Arnaud Dressen, producteur de la société HonkyTonk revient sur une estimation du temps de visionnage pour ‘Voyage au Bout du Charbon’. Il semblerait que le temps moyen de vision du web documentaire était assez réduit, d’environ 10mn, et qu’environ 30% des Internautes regardaient moins de 2mn. Or, avec ce système de pervasivité, le message proposé par le créateur est diffus et peut être approché par le spectateur quand bien même il ne regarderait pas le web documentaire dans son intégralité (et donc finalement un seul support possible dans l’ensemble du dispositif).

la pérennité: La démultiplication des supports, dont certains pouvant être plus traditionnels et pourtant « intemporels » (comme par exemple les différents livres de photographies qui ont été intégrés au dispositif d’ ‘Alma une enfant de la violence’) viennent assurer au projet une visibilité sur le long terme. Visibilité sur le long terme qui n’est pas permise à un documentaire traditionnel, qui devra se satisfaire dans le meilleur des cas d’une simple rediffusion. 

De plus, avoir plusieurs portes d’entrées dans un propos documentaire permet au réalisateur de refléter au mieux la diversité, la complexité du thème qu’il a choisi de montrer et de développer.

 En bref, tous ces atouts font du documentaire et du webdoc inclus dans une logique transmedia, un outil puissant qui peut amener le spectateur à se questionner, et à peut-être agir ensuite contre ou pour ce qui lui a été présenté par l’auteur. En cela, il rentre parfaitement dans une logique d’activisme transmédia.

Quelques exemples de webdocs ambitieux qui ont adopté le transmédia:

Tour Paris 13: Projet pour le moins original qui a fonctionné grâce au bouche à oreilles, Tour Paris 13 est centré sur cette barre d’immeubles dans le 13ème Parisien, devenu le terrain de jeu de graveurs reconnus. Promise à la destruction, ce sont plus de 25 000 visiteurs qui en quelques jours se sont déplacés et à défaut de pouvoir sauver les oeuvres de la destruction réelle de l’immeuble, les internantes se sont mobilisés et les ont sauvés virtuellement. Le dispositif était constitué d’un site web dont l’interface n’est pas sans rappeler l’interface des webdocumentaires, d’une application et de hashtags qui ont grandement participé au phénomène de bouche à oreilles.

– Le Défi des Bâtisseurs Développé par l’agence Bigger Than Fiction et diffusé sur ARTE, le projet était construit autour d’un dispositif assez complet comprenant un documentaire linéaire, un webdocumentaire gamifié qui permettait à l’internaute de jouer un architecte et une application mobile qui proposait une visite mobile in situ de la cathédrale de Strasbourg. Il s’agissait bel et bien d’une expérience transmédia documentaire répondant à une chronologie des médias précise.

– Défense d’afficher. Développé par l’agence Camera Talk Production pour Les Nouvelles Ecritures de France TV, le projet met en lumière le streetart à échelle internationale. Le dispositif est composé du webdocumentaire et d’une application disponible sur iOs.

– Alma, une enfant de la violence. Développé par l’agence Upian, et diffusé sur la plateforme d’ARTE, le dispositif était constitué du webdocumentaire (récompensé à de multiples reprises comme par exemple le festival Visa d’Or RFI/France24 du webdocumentaire et le 1er prix de la catégorie documentaire interactif du World Press Photo 2013) d’une exposition itinérante en partenaire avec la Fnac, et d’une série de livres photographiques. Centrée sur l’histoire d’Alma, ex membre d’un gang au Guatemala, la mise en scène était plus que minimaliste, créant ainsi une forte empathie de l’internaute face au discours d’Alma.

Gare du Nord: Développé par l’agence Once Upon pour Les Nouvelles Ecritures de France Tv, le projet fait partie d’un triptyque réalisé par Claire Simon, comprenant donc: le webdoc, un film sorti en salles le 4 septembre 2013 ‘Gare du Nord’ et enfin un documentaire télévisé ‘Géographie humaine’. Le webdoc se veut le lien entre le film documentaire et la fiction.

Salauds de pauvres: Dernièrement ce projet belge développé par Instants Productions a beaucoup fait parler de lui: prix du coup de coeur du site de crowdfunding KissKissBankBank, prix du public du dernier Web Liege Festival (festival international de la web-série et du transmédia), mais également prix de la meilleure oeuvre transmédia belge à ce même Web Liege Festival. Le webdoc avec extension transmédia est à l’initiative du Forum Bruxellois de lutte contre la Pauvreté et a été réalisé par Patrick Séverin et Michael Deplan. Il s’attaque à la mendicité de Bruxelles, et fait parler ceux qu’on n’écoute et que l’on ne regarde même plus.