15 février 2016

« WEI OR DIE » ou le cinéma de l’interaction

Par Vincent CHEVALIER dans *****, Actualités, Doc-game, Les Productions

C’est une histoire de fond et de forme. L’un sans l’autre, le web-documentaire WEI OR DIE n’aurait finalement pas été si remarquable. En combinant les deux, son réalisateur Simon Bouisson a réussi le pari de faire d’un film un objet malléable par l’utilisateur. Entre traditionalisme et nouvelles technologies, retour sur le parcours du combattant d’un projet numérique novateur.

« Irez-vous aussi loin qu’eux ? » On peut dire qu’en matière de teasing, l’équipe de WEI OR DIE y est allé fort. Les images des bandes annonces, à la limite de provoquer une crise d’épilepsie, plongent directement le spectateur dans le bain. Accrocheuses, elles invitent à une plongée ultra réaliste dans un monde particulier : celui du Week-End d’Intégration d’une école de commerce. Ces traditionnels WEI, où l’intégration des étudiants en première année n’est qu’un prétexte à une beuverie collective. Débauche, drogues, nudité, violences ou humiliations sont évidemment de la partie. En somme, tout est réuni pour que ça tourne mal. Mais on parle ici d’un film, d’une fiction, alors il faut bien que tout parte à vau-l’eau. Et dès le début.

Le premier plan s’ouvre sur un groupe de jeunes à la campagne, de nuit, qui se filme sur un smartphone. Ils rigolent, puis crient. La caméra se tourne et gros plan sur le corps apparemment sans vie d’un étudiant flottant dans un étang. Deuxième plan : une caméra se balade parmi le va-et-vient des gendarmes et des pompiers, des étudiants en larmes. La police saisit les téléphones, les caméras, les appareils-photo, les tablettes, les GoPro… « Toutes les images filmées sont resynchronisées sur la Real timeline. Revivez les heures qui ont précédé le drame », nous explique-t-on. Retour vers le passé, à 11h15, dans le bus transportant les 150 étudiants. En bas de l’écran, la frise qui apparaît permet de naviguer dans le temps et dans l’espace. C’est désormais au spectateur/utilisateur de retracer le film de la soirée pour comprendre.

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D’une traite, ce long-métrage interactif dure 45 minutes. Mais pour visionner l’ensemble de l’œuvre, et pour avoir le plaisir de zapper d’une scène à une autre, presque 2h25 de vidéos sont disponibles. Et justement cette interaction, semi-ouverte, est l’une des principales révolutions que propose WEI OR DIE. Il serait presque jouissif de passer du statut de simple spectateur à celui de réalisateur.

« Un délire presque documentaire »

Mais comment l’idée est-elle née ? Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le concept s’est imposé de lui-même au réalisateur, Simon Bouisson :

« WEI OR DIE est venu d’un délire presque documentaire : j’étais à une soirée et j’ai observé à un moment des gens, trois ou quatre personnes en même temps, qui filmaient le même moment, la même chose. […] Cette initiative m’a marqué et à la fin de la soirée, j’avais juste une envie, c’était de rester à la porte et de récupérer les images pour raconter la soirée. »

Pour Simon Bouisson, cette culture de la trace et l’obsession d’engranger des heures de vidéos fascine. Sans porter un regard critique ou un jugement de valeur, il ne comprend pas forcément ces phénomènes : « Aujourd’hui, avant même de vivre les choses, tu sors ton téléphone et tu captes ».

Mais le concept ne suffit pas, il faut trouver une histoire assez forte pour le porter. C’est l’actualité qui rattrape le réalisateur et son co-auteur Olivier Demangel : une jeune étudiante meurt d’un œdème cérébral en week-end d’intégration après avoir ingurgité une trop grande quantité d’eau, suite à son refus de boire de l’alcool. Petit à petit, les deux scénaristes se plongent dans l’univers des WEI et trouvent ainsi le cadre idéal pour réaliser leur projet. Grâce notamment à la surenchère de l’image et « au contexte social très fort », le monde étudiant est parfait parce qu’il faut « tout filmer pour tout montrer ».

Mais ils rencontrent un problème, les étudiants refusent de les accepter dans leur week-end d’intégration. A défaut, ils balayent vidéos, les articles et témoignages sur internet. Ils rencontrent également des anciens ou des actuels étudiants ayant participé à ce genre de soirées. L’objectif était important puisqu’il fallait reprendre les codes visuels établis par ces jeunes, se les accommoder et pouvoir remettre en scène ce qu’ils avaient vu. A l’écriture, le plus important est de dresser un portrait de la jeunesse en 2015, un portrait encore plus large que le simple cadre d’une école de commerce. L’idée n’est  pas de dénoncer, mais de montrer. Le réalisateur assume un « point de vue sur ces rituels qui parfois dépassent les bornes ».

La production, l’odyssée de Bouisson

La plus grosse difficulté reste dorénavant à convaincre des investisseurs à réaliser le projet. La recherche de financeurs s’est avérée plus compliquée que prévue. Déjà parce que WEI OR DIE est un objet numérique et les producteurs sont encore frileux. Ensuite car le dispositif est technique et ambitieux. Le doute principal réside dans la compréhension du principe et surtout dans la fluidité du site internet. La seconde barrière est celle de la conceptualisation : comment mettre en place une narration à la fois linéaire et déconstruite sans perdre le fil de l’histoire ?

Décision assez rare : la petite équipe de WEI OR DIE va alors lancer une production test. Grâce à l’appui de sa productrice Sara Brücker (société Temps Noir puis Résistance Films), des premiers financements sont dégagés. Près de 75 000€, dont 32 000 apportés par les aides au développement du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), puis le soutien de la région Nord-Pas-de-Calais (Pictanovo). En deux jours, quelques images sont tournées. Le casting est très resserré, l’équipe technique réduite au maximum. Les scènes sont ensuite montées pour créer la bande-annonce d’un film qui n’existe pas encore. Autre particularité, une interface test est mise en place avec l’aide d’une entreprise spécialisée.

Avec ces premières démos, Simon Bouisson et sa productrice entament la tournée des chaines de télévision ; jusqu’à ce rendez-vous chez France Télévisions Nouvelles Ecritures :

« Ils nous ont dit que c’était exactement le type de projet qu’ils cherchaient. C’était assez facile pour eux au final parce qu’ils avaient un prototype, une bande-annonce, l’atmosphère… Mais c’était  plus compliqué avec le web et l’interaction : comme tout est un peu inventé et qu’il n’y a pas beaucoup de passif, il faut tout anticiper. »

Au final, le service public n’injecte pas moins de 225 000 € dans le projet. Un peu moins de 18 mois après la première production, la société Cinétévé entre également en coproduction déléguée et débourse environ 100 000€. Puis 150 000€ sont récoltés grâce à Web Cosip, le fonds d’aide automatique du CNC, 75 000€ pour le tournage apportés par Ciclic – Région Centre, et 37 500€ de développement et de production par Pictanovo.

Au total, WEI OR DIE fait monter son budget à plus de 660 000€. Pour réaliser le projet dans des conditions idéales, le budget prévisionnel s’élevait à 800 000€. Le film compte tout de même 90 minutes de fiction utile, soit une durée environ égale à celle d’un film français (dont le budget moyen est compris entre 2 et 4 millions d’euros).

En s’appuyant sur ces fonds, WEI OR DIE peut enfin commencer sa production. Des coupes budgétaires ont tout de même dû être réalisées, notamment dans le tournage. Seulement onze jours sur le terrain, soit 9 minutes d’enregistrement par jour. Comparativement, une série télé monte à 6 minutes par jour maximum. L’organisation doit être stricte, surtout avec une équipe de près de 50 personnes dont l’équipe technique. Plus d’une centaine de figurants sont aussi réquisitionnés. Certains jours, jusqu’à 130 personnes prennent part au tournage. Des conditions qui obligent Simon Bouisson à faire des choix :

« Ça met une contrainte, on m’a mis la pression. Au début, j’avais presque 120 minutes à tourner. J’ai dû couper énormément de scènes pour ne garder vraiment que l’essentiel, pour que ça rentre dans un truc faisable. Il y avait certaines trames qui étaient un peu plus denses, un peu plus élaborées. […] Mais on a été dans le sens de tout réduire. »

Pas question cependant de couper dans le budget de développement de la plateforme en ligne. Le site doit absolument être stable, performant et simple d’utilisation. Le réalisateur fait donc appel à la société lilloise Keblow. Quelques jours avant le tournage, Keblow créé un prototype permettant de reconstituer cette real timeline chronologique avec interaction. Lors du tournage, les rushs sont collectés, travaillés puis « envoyés dans le prototype afin d’essayer le workflow et de tester l’effet du temps réel ». Dans les faits, les rushs doivent être minutieusement sélectionnés et organisés afin de conserver la frise chronologique et un système narration logique. Un travail de titan… mais aussi d’orfèvre. Pour exemple : les queues de séquences se révèlent les plus importantes. Puisque l’internaute retombe sur des fins de séquence, il va remonter le temps pour suivre la conversation du début. Le player utilisé sur le site, en HTML5, fonctionne grâce à une tête de lecture qui se balade dans les fichiers reliés à un XML tout en conservant les formats en HD. L’enchaînement est simple : une introduction classique et non interactive pour placer le contexte, puis la real timeline et ses pictogrammes nominatifs qui permettent de switcher avec les touches du clavier. Le but ultime est de faire simple et intuitif. Pour ces modifications en plein milieu de la production, un partenariat voit le jour avec Numa, un accélérateur de start-up et laboratoire d’innovation. Une version responsive est aussi montée pour les tablettes et les smartphones. Des tests utilisateurs sont réalisés aux différentes étapes d’avancement ; des tags sont également dissipés sur toute la timeline pour étudier les visionnages.

Un lancement en grande pompe

Un peu avant le 28 octobre, jour du lancement officiel de WEI OR DIE, une campagne de communication massive est organisée. Pour aller chercher le cœur de cible, les jeunes, l’omniprésence sur les réseaux sociaux est obligatoire. L’équipe compte aussi sur ses importants partenariats média avec Libération, Les Inrocks, Konbini, L’étudiant, Mademoizelle… Des techniques qui marchent puisqu’aujourd’hui tous les médias français en ont parlé. Simon Bouisson regrette cependant que le fond ait été beaucoup plus discuté que la forme.

Depuis sa sortie, les résultats sont impressionnants : 185 000 visites en deux jours et plus de 500 000 lectures en un mois et demi. Le temps de visionnage est aussi assez exceptionnel pour un objet numérique puisque il monte à 25 minutes, et 80% des spectateurs passant le premier acte vont jusqu’au bout. WEI OR DIE s’est vu récompenser du Prix de la meilleure œuvre transmédia au Liège Web Fest, a eu le droit à une projection spéciale au Festival de la Fiction TV de La Rochelle et a été présenté à l’évenement I LOVE TRANSMEDIA.

Si l’on parle de l’expérience utilisateur en elle-même, WEI OR DIE frôle la perfection. Grâce à sa fluidité, à son ergonomie et à son design, il n’a jamais été aussi grisant de jouer avec un film. De plus, l’histoire utilisée convient parfaitement au dispositif et la maîtrise du multicam renforce son impact. Justement l’histoire, parlons-en. Certes les qualités audiovisuelles ou techniques sont irréprochables, mais le fond reste creux. Une banale histoire de soirée étudiante qui tourne mal, avec son lot de personnages clichés et déjà vus. Très inégaux dans le jeu, les acteurs desservent parfois le scénario. Les enjeux réservent quelques surprises, même si des arcs narratifs sont courus d’avance. Les multiples histoires, indispensables pour l’objectif du projet, manquent cependant d’homogénéité dans la qualité ; certaines, hors sujet, sortent même le spectateur du contexte et affaiblissent la narration. Le portrait de la jeunesse en 2015 reste très réaliste et l’effet immersif conserve toute sa puissance. WEI OR DIE a su intelligemment jouer avec les réseaux, et son plan de communication s’est avéré efficace et imparable. Difficile de dire si le projet pourra perdurer dans le temps. Mais ce cinéma interactif, révolution narrative et innovation numérique, n’en est qu’à ses balbutiements. Vivement la suite !