Anne-Florence Garnier, directrice de la production

 

Quelle est l’origine de ce projet ? Quelle en était la volonté de départ ?

C’est un projet global sur les réfugiés, plus précisément sur la question des camps de réfugiés partout dans le monde. Il a débuté en mai 2013, suite à la rencontre entre la présidente d’Arte, Véronique Cayla, le directeur de l’information d’Arte, Marco Nassivera, et le producteur, scénariste et réalisateur, Régis Wargnier. L’idée était de porter un regard différent sur cette thématique complexe. Il s’agissait de toucher un public plus jeune, de renouveler le genre en le rendant plus interactif, sans qu’il ne soit ludique pour autant.

Le projet s’est articulé en deux parties. D’une part, par le biais des points de vue d’artistes qui mettaient en avant des approches différentes, susceptibles de toucher un plus large public. Les artistes avaient carte blanche pour s’exprimer à travers de multiples supports : dessins, textes, photos, bande-dessinée,… Cette variété a permis d’apporter une grande richesse. Et d’autre part, le côté journalistique se retrouve dans le « serious game » qui place l’internaute dans le costume d’un reporter, missionné pour réaliser un reportage dans un camp de réfugiés. Même si la forme est différente, le fond lui reste bien journalistique dans ce newsgame.

Vous avez sélectionné quatre camps de réfugiés à travers le monde. Pourquoi cette sélection ?

Chacun de ces camps présente une particularité : le camp du Népal est en passe d’être fermé, celui du Liban est le plus ancien au monde; en Irak c’est un camp d’urgence car récemment ouvert et enfin, le camp du Tchad montre des réfugiés oubliés de tous. L’ensemble donne un panorama des différentes réalités qui existent à travers le monde.

Comment avez-vous choisi les artistes ?

Le choix s’est fait avant tout selon les rencontres et les connaissances. Cela a nécessité un très gros travail. Les artistes devaient tout d’abord accepter de travailler sur le sujet, hors c’est un thème difficile, assez rude. Ensuite, leurs disponibilités devaient coïncider avec notre planning… Et enfin nous voulions des hommes et de femmes de nationalités variées.

Quel a été le travail préalable nécessaire pour réaliser ces reportages ?

Des journalistes se sont rendus en amont dans chaque camp pour se renseigner sur la situation du pays en question, sur les réfugiés, les problématiques,…
Il a également fallu trouver des traducteurs disponibles avant l’arrivée de l’équipe de tournage. Et puis bien sûr, il y avait tout le côté administratif à gérer (visas, autorisations diverses,…).

Pour ce qui est du tournage et de la mise en ligne quel était le calendrier établi ?

Le tournage a débuté en septembre 2013 avec le Népal. Ensuite l’Irak en décembre 2013 , puis le Liban en juin 2014 et enfin le Tchad en octobre 2014. Les trois premiers camps ont également fait l’objet d’un serious game. Pour le Tchad cela n’a pas pu se faire car on a eu interdiction de filmer 15 jours après notre arrivée! A l’origine, il ne devait y avoir que quatre camps mais finalement le tournage d’un cinquième va débuter en décembre/janvier. Ce camp aussi est emblématique puisqu’il s’agit de Calais.

Le tournage du documentaire durait environ une dizaine de jours. Dix jours supplémentaires étaient nécessaires pour le newsgame. Les artistes eux restaient sur place en moyenne cinq à sept jours et avaient ensuite un mois pour « rendre leur copie ». Au départ le format initial de la vidéo était de 26min mais tous ont rendus des documentaires de 48min. Forcément le montage a été plus long que prévu !

La mise en ligne, elle, a débuté en janvier 2014, plus tard que prévue mais ce n’était pas faisable autrement.

De combien de personnes était composée l’équipe de tournage ?

C’était une équipe plutôt restreinte : un cameraman, un ingénieur son, moi-même et un assistant. Il faut également ajouter pour chaque camp le cinéaste, le photographe, le dessinateur et l’écrivain ainsi que le(s) traducteur(s) qui nous accompagnaient.

Quelles ont été les principales difficultés rencontrées lors du tournage ?

La traduction a posé quelques soucis : nous avions besoin de traducteurs pour nous faire comprendre et communiquer. Parfois ce n’était pas forcément évident… Il y a également eu un temps pour que la collaboration entre cinéastes/cameramen se mette au point car ces derniers sont habitués aux règles journalistiques et non pas cinématographiques. D’un point de vue général, les difficultés étaient surtout administratives comme l’obtention des visas ou encore les autorisations pour tourner. Pour anecdote, nous avons eu le visa pour le Népal l’avant-veille du départ !

Par qui a été diffusé le projet final ? et quels sont les supports de diffusion ?

C’est le site web d’Arte sur l’onglet Arte Reportage et sur Arte Info qui ont diffusé le projet. Pour le projet dans sa globalité, c’est la société Arte GEI qui s’en est chargé.

(ARTE est un Groupement Européen d’Intérêt Economique (GEIE) formé et financé par deux pôles français et allemand d’édition et de fourniture de programmes, ARTE France à Paris et ARTE Deutschland à Baden-Baden, qui sont représentés au sein des instances de décision).

Qui s’est occupé de gérer la partie serious game ?

La réalisation du serious game a été confiée à la société Method in the Madness qui s’occupe de concevoir, entre autres, des serious game et des applications mobiles. Nous n’avions pas les moyens techniques pour le faire par nous même.

A combien s’élevait le budget réel du projet et comment a-t-il été financé ?

Il est difficile de donner un chiffre exact car on englobe le web et la TV dans nos budgets donc le coût seul de ce projet n’existe pas réellement. Le budget final s’élève entre 500 000 et 700 000 euros (avec le contenu). Il a été entièrement financé par Arte, qui l’a produit en trois langues (français, allemand et anglais).

Quels sont les différents partenaires de « Refugees » ?

« Refugees »a été réalisé en collaboration avec le Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés.

Il y a également eu des partenaires de visibilité : Le Soir (Belgique), Rue 89 (France), Süddeutsche Zeitung (Allemagne), Neue Zurcher Zeitung (Suisse)

« Refugees » a t-il été bien relayé par les médias ?

La couverture médiatique du projet a été plutôt bonne. L’Obs, Paris Match, Télérama, La Croix, l’Humanité,… ont écrit des articles sur le sujet. « Refugees » a aussi été nominé au Grimme Preis (prix qui récompense les films télévisés en Allemagne). On a également fait des expositions photos avec Reza ou des partenaires institutionnels types musées.

Quels sont les points qui mériteraient une amélioration selon vous ? ceux qui vous ne satisfont pas ?

Selon moi l’interface n’est pas bonne : je trouve que ce n’est pas suffisamment clair. D’après moi, elle ne donne pas forcément envie, contrairement aux autres projets que l’on a pu faire sur l’Afrique ou l’Afghanistan par exemple. A mon sens, il faudrait une interface plus généraliste, qui regrouperait l’ensemble de tout le projet et non pas mettre uniquement l’accent sur le « jeu » comme c’est le cas sur l’une des pages.

Les contraintes techniques nous ont empêché de faire tout ce que l’on désirait au départ : il a fallu gérer le timing, la technique,… De ce fait, le serious game n’est pas assez attractif selon moi.
Un des points essentiels sur lequel je ne suis pas satisfaite c’est l’appellation « serious game ». Nous avons eu de longues discussions avec l’équipe pour savoir si l’on gardait ou non cette dénomination… J’aurais préféré qu’on conserve « web-doc » parce que la notion de « game » ne s’applique vraiment pas au sujet. D’ailleurs cela est revenu plusieurs fois dans les critiques émises à l’encontre du projet.

Toujours à propos du serious game, les règles auraient besoin d’être plus compréhensibles. Au final, elles sont simples mais c’est la réalisation qui est compliquée. Les consignes n’ont pas été bien vendues. Bon, en même temps moi j’ai refait chaque jeu au moins quinze fois avant de réussir !

 

Donatien Huet, chef de projet web

 

Qui était chargé de la réalisation du serious game ?

Nous avons fait appel à un prestataire de service pour la réalisation car nous ne possédions pas les ressources techniques pour le faire par nous même. C’est l’entreprise Method in the Madness qui s’est chargé de cette partie, du graphisme et du développement compte tenu de ses compétences en game designer.
Il faut voir le newsgame comme la 5eme roue du carrosse du projet: ce n’est qu’une partie d’un projet global. Ce qui est important dans celui-ci c’est que pour la première fois, on donne la parole à des artistes sur cette question, on les laisse exprimer leurs ressentis librement, à travers des supports variés.

Quels étaient les critères du cahier des charges à respecter ?

Il y avait deux critères : le prix -il y avait un budget à respecter- et le fait que nous voulions réaliser un jeu plutôt qu’un web-doc classique.

Quels logiciels/techniques ont été utilisés dans l’élaboration du jeu ?

Pour ce jeu, Method in the Madness a utilisé du HTML et du Javascript. La grosse base de données a nécessité l’utilisation du logiciel Python.

Y a t’il eu des défis à gérer au niveau technique ?

Le principal défi était justement cette importante base de données à gérer. Il y a plus de 200 vidéos au final, multipliées par 3 langues différentes! C’est aussi pour cette raison, vu la lourdeur de la base, que nous avons du faire des compromis et abandonner à regret, l’idée du jeu sur mobile alors même que le mobile est aujourd’hui un outil essentiel. Le joueur peut néanmoins consulter son compte via son smartphone, mais ça s’arrête là.

Quelles ont été les techniques particulières utilisées pour le tournage ?

Pour chaque camp le mode de tournage variait. Par exemple pour le Liban nous avons filmé avec une Go pro : le joueur déambule dans les ruelles du camp, il a l’impression de se déplacer dans l’espace et de totalement ressentir l’ambiance. Il est pleinement immergé dans ce camp de réfugiés.
Au départ nous voulions tourner avec des caméras à 360 degrés mais les camps étant des environnements surpeuplés avec des allées étroites dans un cadre peu sécurisé, ce n’est pas l’idéal. On s’est rendu compte qu’avec du gros matériel ce n’est ni pratique, ni très prudent.

A-t il été facile de rentrer en contact avec les réfugiés ? Quels problèmes avez-vous pu rencontrer durant le tournage ?

C’était plus facile de rentrer en contact avec les réfugiés « fixes » comme dans le camp en Irak. Dans un camp, le rythme du temps est vraiment spécial, il n’y a pas la même temporalité que chez nous car les réfugiés n’ont pas de cadre, ils n’ont pas de règles qui régissent leur vie. Il est donc difficile de fixer des RDV et encore plus qu’ils s’y rendent. On a du apprendre à gérer cela. Toujours au niveau de la temporalité, nous avons du composer avec le « tea and talk » c’est-à-dire parlementer, papoter avant chaque tournage ce qui décalait inévitablement nos agendas et nos RDV! Nous étions présents pendant des périodes de tension avec notamment la guerre à proximité, ensuite le ramadan (ou là aussi le rythme est particulier) puis ensuite avec l’arrivée de Syriens, qui donnaient une atmosphère particulière.
Les réfugiés étaient en général ouverts : les jeunes étaient ravis de parler, les anciens plutôt las car pas mal de journalistes étaient déjà venus les voir sans qu’il n’y ait eu de changement. Les Syriens étaient par contre très méfiants par crainte de représailles ou d’infiltration d’agents des services secrets. Mais en majorité ces peuples sont très accueillants, bien plus qu’ici. Ils ont le sens de l’hospitalité.

Pourquoi choisir de mettre le joueur dans la peau d’un journaliste ?
Nous avons préféré jouer la facilité et la sureté en prenant le personnage d’un journaliste, un métier que nous connaissons, plutôt que de prendre un humanitaire. De plus, les règles journalistiques offraient des règles parfaites pour le newsgame. Elles posaient déjà le cadre et les contraintes/défis que le joueur aurait à relever.

Quels ont été les retours ?

Il y a eu des retours négatifs notamment sur l’association jeu/camps de réfugiés, qui a parfois été mal comprise. En fait, il ne s’agit pas d’un jeu pour s’amuser mais d’un jeu à visé pédagogique, et dans ce cas un jeu journalistique. Il est également ressorti que certains le trouvaient trop complexe, qu’ils avaient du mal à se plonger dedans. En effet, ce n’est pas un web-doc que l’on regarde sans participer mais un jeu qui demande de l’implication et des actions afin d’obtenir un résultat.

Les retours positifs mettent en avant le fait que le jeu offre une expérience personnalisée, que le joueur se sent complètement immergé dans cet univers particulier. Les reportages offrent aussi un regard nouveau sur des problématiques du quotidien de ces réfugiés auxquelles on ne pense pas forcément.
Nous avons aussi des retours d’écoles qui s’en servent pour aborder la question des camps et des réfugiés. Étant une chaine publique, c’est aussi la mission d’Arte d’informer et d’éduquer.

En quoi consistait la stratégie de communication ?

A vrai dire, la stratégie de communication n’a pas été très importante. Elle a été classique via les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) et la télévision avec la diffusion de bande-annonces.
Les partenaires de visibilité, comme les médias partenaires, ont permis de mettre un peu plus en avant le projet et de le rendre plus visible.

Quelle a été l’audience enregistrée ?

Le site a reçu quelques 1 500 visiteurs qui sont en moyenne restés 15 minutes.

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