Page d’accueil du site © Soundhunters

Soundhunters est un projet ambitieux qui prend la forme, notamment, d’une plateforme interactive hébergé sur le site web d’Arte. A la croisée entre la fiction et le documentaire, le projet regroupe quatre films (en ligne ici), une application mobile et un documentaire de 52 minutes. Son objectif est de montrer une expérience musicale dans une ville différente à chaque fois, que l’artiste ne connaît pas bien. L’expérience peut être prolongée par l’internaute qui est invité à produire sa propre composition.

Adèle Binaisse

Mikael Seifu à Lagos © Soundhunters

Interaction ouverte et semi-ouverte

Dans la première catégorie, appelée «WATCH», l’internaute a le choix de regarder l’un des quatre films proposés. Chacun de ses films, de dix à quinze minutes, allie l’exploration sonore par un musicien et la rencontre avec les habitants de nos villes modernes. L’interaction avec l’auditeur dans cette catégorie est semi-ouverte, puisqu’il peut choisir d’arrêter la vidéo pour écouter des sons débloqués au fur et à mesure du visionnage. Ces sons ont été enregistrés par le musicien pendant le tournage. A la fin du film, il est proposé à l’internaute de continuer l’expérience en créant sa composition à partir des sons captés par le musicien.

Deux autres catégories permettent une interaction complètement ouverte avec l’internaute, qui devient véritablement acteur et auteur d’une production. Avec la fonction «REC», il peut enregistrer des sons dans son quotidien, auxquels il peut ajouter des effets, depuis son ordinateur ou son smartphone. Ses sons collectés pourront ensuite être assemblés sur une piste (ou «TRACK») grâce à l’option «CREATE».

 

Une co-production entre Camera Talk et a_BAHN

Cette production transmédia a été imaginée par deux amis, François Le Gall, producteur chez Camera Talk (Paris) et Nicolas Blies, producteur chez a_BAHN (Luxembourg). Pendant un an, à partir de janvier 2013, ils ont à la fois cherché des financements et poursuivi l’écriture des différents documentaires. L’ idée de départ est restée la même tout au long du projet. « On voulait dès le début mettre le web au cœur du projet. On avait aussi décidé de trouver d’abord les villes avant de contacter les musiciens. Quatre villes avec des thématiques linguistiques fortes, avec quelque chose à raconter », explique François Le Gall, à la fois producteur et auteur de Soundhunters.

 

Artistes étrangers et réalisateurs locaux

Le choix des villes a donc été décidé assez rapidement : São Paulo, Berlin, Lagos et New-York. Il a ensuite fallu contacter les artistes et les réalisateurs pour le projet. « Nous voulions que des artistes s’immergent dans une ville qu’ils ne connaissaient pas plus que ça et travaillent en collaboration avec des réalisateurs locaux », souligne François Le Gall. La plupart des artistes contactés sont enthousiastes, même si certains refusent, plutôt par manque de temps. C’est par exemple de cas de Rone, musicien électronique français. Les réalisateurs écrivent ensuite leur film et constituent leur équipe. « Les réalisateurs peuvent utiliser l’imprévu, mais un documentaire nécessite un travail d’écriture préalable », rappelle le producteur de Camera Talk. Les artistes ayant participé au projet sont des musicien issus du milieu électro : l’américain Daedelus (à Berlin), l’américaine Simonne Jones (à São Paulo) , l’éthiopien Mikael Seifu (à Lagos) et le britannique Luke Vibert (à New- York).

 

750 000 € de financement

Le projet a été financé à hauteur de 750 000€ : 250 000€ pour le web-documentaire, 100 000€ pour l’application et 400 000€ pour le film de 52 minutes, réalisé par Beryl Koltz. Les producteurs ne sont pas les financeurs du projet, à la différence de la production audiovisuelle classique, un cas assez fréquent dans les projets de « nouvelles écritures ». « Quand on porte le projet, on en parle certainement mieux, car on véhicule des choses plus convaincantes à l’interlocuteur », explique François Le Gall.

Quatre personnes ont participé à l’écriture et à la conception : Nicolas Blies, Marion Guth, Stephane Hueber-Blies et François Le Gall. Les financements viennent en grande partie du Film Found Luxembourg, qui a financé le projet à hauteur de 520 000€. Le Centre National du Cinéma et de l’image animée (CNC) a versé 110 000€ et la chaîne allemande SWR, 70 000€. Il faut souligner qu’une centaine de personnes a travaillé sur le projet. Chaque film a nécessité dix jours de tournage, avec une équipe technique de cinq personnes environ. L’application a quant à elle demandé un an de travail par un ingénieur de l’atelier Calico, qui a aussi travaillé sur le site web. L’objectif était de rendre la création musicale accessible à tous, grâce à cette application qui devait être à la fois facile d’utilisation, ergonomique et pas trop lourde pour pourvoir se charger facilement depuis un appareil mobile de type smartphone.

 

Des partenaires de qualité

Les vidéos sont en ligne sur le site d’Arte, qui a financé le projet de manière détournée. En effet, la chaîne SWR appartient au groupe ARD qui détient 50% d’Arte. Le fait que le projet soit sur le site d’Arte est une plus-value, une vitrine pour le projet. « Le relai média fait partie de notre stratégie. Il faut aller chercher les gens là où ils sont, parce qu’ils ne viendront pas naturellement sur notre site », analyse François Le Gall. Et pour trouver cette audience, de nombreux partenariats ont été noués avec des médias (Les Inrocks, Tsugi), des sites d’hébergement de musique (Soundcloud), de développement de logiciels (Native Instruments, Blend, Ohm Force) et même d’école de musique électronique (Dubspot). Les Inrocks ont par exemple proposé le site de Soundhunters sur leur homepage au moment du lancement.

 

Capture d’écran de Facebook © Soundhunters

 

Au Brésil avec Simonne Jones

Les quatre réalisateurs qui ont travaillé sur le projet n’étaient pas tous des professionnels. Emeka Ogboh, qui a tourné avec le musicien Mikael Seifu au Nigeria, utilise la vidéo dans son travail artistique de manière expérimentale mais n’avait jamais tourné de documentaire auparavant. Pedro Watanabe, réalisateur brésilien, a quant a lui été formé au documentaire à l’école de Lussas, en France. Pour le film qu’il a réalisé dans le cadre du projet Soundhunters, il a choisi d’intégrer les textes que Simonne Jones écrivait tous les jours, ce qui n’était pas prévu à l’origine. « On avait tourné des mises en scène d’elle en train d’écrire sur son cahier, comme la séquence du train qui ouvre le film, mais on ne savait pas du tout ce qu’elle écrivait. Durant les derniers jours, je lui ai demandé de me raconter de quoi il s’agissait puisqu’elle écrivait beaucoup entre les déplacements et les pauses. Elle a lu sans prétention quelques passages et c’était magique de l’entendre. C’était frais. Pour moi, ça racontait de manière très efficace son parcours à São Paulo et aussi son processus de création, au moment même où il se passait », détaille Pedro Watanabe.

Cette voix-off poétique contribue à immerger le spectateur dans un univers sonore urbain étrange, parfois angoissant, souvent intriguant. Pedro Watanabe avait pris contact au préalable avec les Guarani et s’était rendu à plusieurs reprises sur les lieux du film, ce qui a facilité le tournage. Pour lui la principale difficulté a été la barrière de la langue : « Nous avons dû traduire à Simonne tout ce qui se passait en portugais et du coup les interactions ont rarement été directes, ce qui est dommage », explique-t-il. Simonne a été honorée qu’on lui propose ce projet et elle a été beaucoup inspiré par le thème. Certaines de ces expériences n’ont pas été gardées au montage mais lui ont servi pour composer sa musique : « J’ai construit un microphone de contact dans la chambre d’hôtel et j’ai grimpé dans un arbre sur un site industriel pour enregistrer le son à l’intérieur de l’arbre(…). L’intérieur de l’arbre avait le son d’une zone de guerre et reflétait la violence de l’industrialisation sur la pureté de la nature. Cela a inspiré en partie ce que je raconte dans le film. » La voix de Simonne ressemble à u poème qui guide la narration, à une métaphore flée qui soutient le propos et nourrit les images : « Ce n’est pas une vie solitaire comme je l’imagine. En fait, la vie urbaine consiste à être entourée de gens tout en étant isolée et seule. La ville est en béton, mais les hommes courent comme des loups. Les machines sont enrayées, coincées dans les embouteilles, mais les hommes courent comme des loups. »

Dans cette équipe de tournage, il y avait trois autres personnes : un chef opérateur, un co-réalisateur et une preneuse de son. La post-production s’est également faite sur place mais le réalisateur était en contact étroit avec les producteurs. Il y a une partie qui a été filmé sans être gardé au montage.

 

Relais médias, communication et prix

La communication autour de la plateforme Soundhunters, active depuis le 19 juin 2014, s’est beaucoup déroulée par les réseaux sociaux, Twitter (1 619 abonnés) et Facebook (1 229 abonnés) en tête. Sur Twitter, 1 114 tweets ont été postés. Les partenariats ont permis de communiquer sur le projet à une plus large audience. Par exemple, Native Instruments a envoyé un newsletter à plus de deux millions de personnes. Soundhunters a également été récompensé par le Fipa d’or au festival de Biarritz (catégorie smart Fip@) et par le prix de la rédaction de Courrier International lors du mois du web-documentaire, le 1er décembre.

Le jury du Fipa a particulièrement apprécié « la simplicité, la facilité de partage et le dépassement des frontières de la langue », selon un article sur RFI. Le projet a été également récompensé en Chine par deux Golden Panda. La page Twitter sert en partie à relayer ces informations, le plus souvent en anglais. Le public visé est donc international, à l’image de cette co-production entre la France et le Luxembourg, aidé aussi par l’Allemagne, et de ces tournages dans trois continents et quatre pays différents.

« Un projet tentaculaire »

François Le Gall qualifie Soundhunters de « projet tentaculaire ». En effet, le web- documentaire et les quatre films constituent la partie la plus importante du projet, mais d’autres exploitation en ont découlé. Tout d’abord, un concours ouvert aux internautes, qui étaient invités à créer leur propre piste avec les sons que les artistes avaient enregistrés. Intitulé « Zoolook Revisited », le but était de s’inspirer du travail sur les samples (extraits sonores) réalisé par Jean-Michel Jarre dans les années 80 avec son album Zoolook.

L’application mobile, gratuite, permet au plus grand nombre de créer de la musique, avec des sons issus de leur quotidien. La création musicale n’est plus cantonnée aux conservatoires et ne nécessite plus forcément de matériel lourd. L’application Soundhunters permet à n’importe qui de créer une composition, avec un simple téléphone. L’EP de quatre titres, proposé sur les sites de musique en ligne, a été agrémenté par les six titres sélectionnés lors de ce concours. Un vinyle est également sorti (on peut le retrouver sur la page de couverture Facebook). Une exposition à la Gaîté Lyrique, à Paris, ainsi que des activités ludiques avec les enfants sont également au programme. « C’est magique pour les enfants de créer de la musique avec leur propre voix et avec ce qui les entoure », explique François Le Gall.

Grille d’analyse utilisateur

Expérience utilisateur
Cette production est selon moi d’une très grande qualité technique. Le site est ergonomique, avec un scroll qui permet de passer d’une catégorie à l’autre. Je n’ai jamais eu de problème de réactivité, les sons débloqués sont accompagnés d’un court texte explicatif. Le mode d’interactivité est pertinent, puisque le but est de montrer le travail d’un chasseur de son. Petit bémol cependant : ces samples semblent un peu courts, on aimerait en écouter plus. Le design est simple et effcace, la couleur rose pâle est agréable et refète assez bien l’atmosphère du web- documentaire, qui ressemble parfois à une œuvre artistique et poétique.
Qualité des contenus
J’ai trouvé la qualité des images et des prises de son irréprochable, sauf pour le flm qui se passe à Lagos, où l’image est de moins bonne qualité. De même à New-York, on entend le vent de manière trop forte selon moi lorsque une poète d’origine ukrainienne lit son texte sur un toit de la ville. Dans trois des flms, la voix-off du musicien aide l’internaute à se plonger dans l’histoire et les sons collectés permettent de ressentir l’univers sonore et la diversité de la ville. Dans le flm tourné à New-York, j’ai moins aimé le dispositif qui passe d’un personnage à l’autre, sans que la présence du musicien ne se fasse ressentir. L’apport journalistique provient surtout des personnes rencontrées : le jeune Tariq à Berlin, David Martin et Gilseda Pires de Lima à São Paulo, les artistes (musiciens, écrivains) à Lagos et à New-York.

Impact
La stratégie de communication par les réseaux sociaux a très bien fonctionné, et le projet a gagné quatre prix au total. Les partenariats ont aussi été judicieux, puisqu’il ont permis des transferts de contenus. Les retombées économiques sont faibles, mais la sortie d’un vinyle et la création d’atelier pédagogique permet de faire vivre le projet ailleurs que sur Internet. Les réseaux ont bien été mobilisés, notamment grâce au concours avec Jean-Michel Jarre et au partenariat avec Native Instruments et Les Inrocks.
Subjectivité
J’ai consacré beaucoup de place dans cette étude au film de Pedro Watanabe car je considère que c’est le plus réussi. Les images sont très belles, la voix Simonne Jones qui fait écho aux propos des Guarani sur la nature et la survie de leur mode de vie crée un ensemble harmonieux. Les autres aussi sont réussis et je suis d’accord avec le producteur pour dire qu’il y a une cohérence malgré la patte apportée par chaque réalisateur et musicien dans les films.
Je lui attribue la note de 18/20 (un point en moins pour la longueur des sons, un autre pour la qualité du film au Nigeria et pour la narration parfois bancale du film sur New-York).

Catégories : Actualités

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