À LA SOURCE DE L'INFO | Épisode #2
19 mars 2020

Céline Boussié : « Les résistants d’hier sont les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui »

par Cheyenne Tyrakowski

Céline Boussié est la première lanceuse d’alerte française a avoir été relaxée par le tribunal correctionnel de Toulouse le 21 novembre 2017. En 2013, elle dénonce les maltraitances faites aux résidents polyhandicapés de l’Institut Médico- Educatif (IME) de Moussaron à Condom dans le Gers. En 24 ans, aucun membre de l’institution n’a été condamné par la justice, mais pour la première fois, en décembre 2019, sept membres de la direction ont été auditionnés par la justice.

Née à Nérac dans le Lot-et-Garonne, fille d’un père ouvrier et d’une mère femme au foyer, dernière de sa fratrie, Céline Boussié a été élevée par la maxime « ne mords pas la main qui te nourrit ». Voilà maintenant deux ans qu’elle n’est plus en contact avec eux. Cette femme en colère et engagée ne cesse d’être en lutte.

Salariée de 2008 à 2013 au sein de l’IME de Moussaron, à Condom dans le Gers, cette mère de deux filles, qu’elle a élevées seule, perd tout lorsqu’elle décide de dénoncer publiquement les maltraitances subies par 80 résidents polyhandicapés dans cet institut.

Cet IME accueille des enfants et adolescents ayant des handicaps moteurs et mentaux. Le personnel se charge d’aider ces résidents par le biais de différentes actions, qu’elles soient pédagogiques, éducatives, médicales, thérapeutiques et médico-éducatives. Tout cela doit être adapté aux besoins de la personne.

Céline Boussié est la première lanceuse d'alerte a avoir été relaxée par le tribunal correctionnel de Toulouse en 2017
Portrait de Céline Boussié. Crédit Photo : Aura Constantin
Éditeur :HarperCollins

 

Une description idyllique de l’IME de Moussaron

 

En 2008, Céline Boussié ne travaille pas. Son dernier emploi est dans l’agriculture. Bien avant cette dernière profession, elle travaillait dans un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) et était aide à domicile.

En allant chercher sa fille à l’école, elle rencontre un infirmier. Il lui suggère de postuler au sein de l’IME de Moussaron en lui dressant un portrait idyllique de l’institut. L’envie de reprendre son métier lui trotte dans la tête depuis un moment. « J’avais l’impression que socialement et intellectuellement je mourais à petit feu ».

Elle passe son entretien d’embauche un mercredi après-midi. À ce moment là, le chef du service l’enjoint à considérer ces enfants comme les siens. « Une phrase qui au début me semblait anodine, mais qui au fil des années a pris tout son sens » , déclare Céline Boussié. Elle commence à travailler un samedi matin et se retrouve dans le service appelé « Pouponnière », où se trouvent les résidents les plus difficiles. « Je me suis retrouvée sans doublure, sans aucune explication et sans formation. Il fallait que je me débrouille ».

 

Le début de l’enfer

 

Auprès de ces enfants et adolescents, Céline Boussié s’est vite rendue compte des dysfonctionnements de l’établissement. « Le premier jour où j’ai commencé à travailler au sein de l’institut, j’avais un résident qui était petit en taille mais âgé, avec un corps un peu déformé. Je l’ai couché dans une vieille baignoire et sa jambe touchait le robinet d’eau chaude. J’ai donc demandé à ma collègue comment il fallait faire. D’instinct, j’ai enroulé une serviette autour du robinet pour ne pas qu’il se brûle. »

Céline Boussié a été témoin de scènes de maltraitance : des plaies recousues à vif au motif que des résidents handicapés ne ressentent pas de douleurs, des enfants attachés à des lits trop petits ou encore faisant leurs besoins dans des seaux. Elle découvre que ce sont des pratiques récurrentes, que tout le personnel agit de la sorte et que ça ne pose de soucis à personne.

« On a enlevé à ces enfants toute la dignité de l’être humain, on était au stade de l’animalité pure et dure » , raconte Céline Boussié. En 2009, Naïma, une enfant décède au sein de l’IME. En 2010, une autre petite fille s’est brûlée. « J’aurais pu dénoncer les maltraitances à ce moment mais je ne l’ai pas fait. J’ai manqué de courage, j’avais deux enfants à charge, j’étais seule à les élever et surtout, je n’avais pas suffisamment de preuves » explique t-elle.

A cette époque, trois options s’offrent à elle : rester et cautionner, fermer les yeux et partir, ou mener la résistance « avec ces gamins » de l’intérieur. Le 16 mai 2013, elle se rend pour la dernière fois au travail. Lorsqu’elle rentre chez elle, complètement épuisée, elle a des idées suicidaires , « c’était au moment des suicides de France Télécom, alors je me suis dit que la seule solution était le suicide sur mon lieu de travail ».

Le lendemain, son médecin la met immédiatement en arrêt de travail. Le motif ? Ses conditions de travail l’ont rendue malade. La même année, Céline dénonce les maltraitances faites aux 80 enfants du centre, sur LCI et Europe 1. Un an plus tard, elle est licenciée par ses employeurs pour « inaptitude à tout poste ».

 

« J’ai suivi toutes les démarches des lanceurs d’alerte sans savoir que j’en étais une »

 

Avant de prendre la parole en public, la lanceuse d’alerte a longtemps prévenu sa hiérarchie qui ne l’a pas écoutée. « L’IME de Moussaron était dirigé de mains de maître, on était sur un système d’oligarchie, vous aviez les bons sujets et les mauvais sujets », raconte la lanceuse d’alerte.

Elle fait alors partie de la catégorie des mauvais sujets. Les seules réponses qu’elle reçoit se traduisent par des punitions : ses week-ends sont supprimés, elle est privée de fêter Noël avec ses enfants et ne touche plus de prime. « C’était super insidieux, mais surtout très destructeur.»

« C’était super insidieux, mais surtout très destructeur. » Céline Boussié

En ayant fait les démarches nécessaires, Céline Boussié obtient en novembre 2017 le statut du lanceur d’alerte. Au même moment, elle est relaxée par le tribunal correctionnel de Toulouse. Mise en place le 9 décembre 2016, l’article 6 de la Loi Sapin II définit le statut du lanceur d’alerte : c’est une personne physique qui témoigne de faits graves dont elle a connaissance.

Trois paliers à franchir sont donc essentiels pour obtenir le statut du lanceur d’alerte :

voici les paliers qu'un lanceur d'alerte doit suivre afin qu'il soit reconnu en tant que tel
Trois paliers à franchir avant d’obtenir le statut du lanceur d’alerte.
Source : https://transparency-france.org/

Palier 1 : Céline Boussié a en premier lieu alerté sa hiérarchie mais n’a pas eu de réponses, si ce n’est que par le biais de punitions la concernant.
Palier 2 : Elle raconte à son médecin ces maltraitances mais lorsqu’elle est mise pour la première fois en arrêt de travail, ce dernier juge ses conditions de travail trop difficiles.
Palier 3 : Elle décide de tout révéler sur le plateau de LCI et se fait interviewer par une journaliste de Europe 1.

 

« C’est un scandale d’État »

 

Avant que Céline Boussié ne donne l’alerte, trois autres personnes ont tenté de dénoncer la maltraitance présente au sein du même IME. En 1995, pour la première fois, Didier Borgeaud, donne l’alerte et est condamné en 1997 à six mois de prison avec sursis par la cour d’appel d’Agen pour « diffamation ».

En 1999, deux anciennes éducatrices, Christelle Cornier et Bernadette Colignon, dénoncent à leur tour les maltraitances. En 2002, elles sont également condamnées par la cour d’appel d’Agen pour diffamation malgré l’obtention de nombreuses preuves. Depuis, Bernadette n’a jamais retrouvé de travail.

En racontant son vécu, Céline Boussié s’insurge et dénonce un scandale d’État. Elle se demande comment l’établissement a pu passer entre les mailles du filet depuis 1995. En effet, l’IME a été inspecté en 1997, 2001 et 2002. Ces rapports révèlent de « sérieux dysfonctionnements touchant aux traitements des enfants, à la contention* (immobilisation d’un individu considéré comme dangereux) des résidents, aux locaux ou aux protocoles infirmiers » , d’après une source proche du dossier, interrogée par l’AFP à l’époque. En novembre 2013, l’établissement privé est placé sous tutelle de l’État, mais à cette période, le Ministère n’évoque pas de maltraitance.

Alain Doazan et sa femme Marie-Joëlle, tous deux directeurs de l’établissement ont ouvert cet IME dans les années 1970. Elle est pédopsychiatre, lui n’a toujours pas passé sa thèse. Il exerce alors de manière illégale la médecine jusqu’en 1997, année où il obtient sa thèse. Lors du passage sous tutelle en 2013 : « La direction a été renouvelée mais dans les faits l’équipe n’a pas changé, on est quand même resté dans le même jus.» 

« La direction a été renouvelée mais dans les faits l’équipe n’a pas changé, on est quand même resté dans le même jus. » Céline Boussié

C’est Aurélie Doazan qui reprend la place de son père. En septembre 2018, l’IME est racheté par un groupe privé français, Clinipole, et change de nom, aujourd’hui l’établissement porte le nom de L’IME SESSAD Terre d’envol.

En 24 ans, aucun directeur n’a été condamné par la justice, mais pour la première fois, ce mois-ci, sept membres de la direction seront auditionnés par la justice, « un début de victoire » pour la lanceuse d’alerte. Dix plaintes ont été déposées contre l’IME, dont trois après des décès d’enfants par des familles qu’elles considèrent liés à un manque de soins. Toutes ont été classées sans suite, à l’exception d’une qui a conduit à non-lieu.

 

« Je n’ai pas volé, je n’ai pas tué, pourtant j’étais sur le banc des accusés »

 

Le 19 septembre 2017, les anciens directeurs de l’IME de Moussaron poursuivent Céline Boussié en justice pour diffamation au tribunal de Toulouse. Le jour du procès, elle sait qu’elle a raison, qu’elle n’est pas en tort et que tout le prouve, notamment après les images diffusées par M6 dans Zone Interdite, et le rapport à posteriori de l’Agence Régional de Santé (ARS). Mais le poids et l’emprise de cette institution la fait douter : « Je n’ai pas volé, je n’ai pas tué, pourtant j’étais sur le banc des accusés. » Accusée pour avoir voulu protéger 80 enfants, c’est un procès qu’elle n’oubliera jamais.

De plus, lors de ce procès cinq décès d’enfants au sein de l’IME de Moussaron sont reconnus par le tribunal correctionnel de Toulouse. Au moment de la relaxation, la lanceuse d’alerte crie victoire et lance un message d’espoir à toutes les personnes qui seraient amenées à dénoncer des situations similaires. Cependant, ce procès n’a pas été sans conséquences, pour elle, comme pour sa famille. Après sa relaxation, la plus âgée de ses filles a décompensé et a vécu de nombreuses hospitalisations en psychiatrie.

 

Elle déménage en Bretagne

 

Suite à ses révélations dans les médias, Céline Boussié reçoit des messages Facebook virulents, son portail est démonté et des tracts contre elle sont distribués sur la place publique. Concernant ses anciennes collègues, elle parle de lynchage. Celles-ci placardent sa photo dans l’IME et tirent des fléchettes sur sa tête.

En juillet 2014, Céline Boussié bénéficie d’une protection policière. Par la suite, elle déménage avec ses deux filles en Bretagne. De retour en Lot-et-Garonne quelques temps après, elle touche aujourd’hui les minimas sociaux mais c’est avec dignité qu’elle annonce « je préfère être pauvre et debout, qu’avoir un salaire et être à genoux ». Actuellement, aux prud’hommes contre son ancien employeur qui l’a déclaré « inapte à tout poste », Céline Boussié ne renonce pas. « On ira jusqu’à la cours européenne des droits de l’homme s’il le faut. J’ai fait des promesses aux familles, j’ai une famille de cœur, des amis qui me soutiennent et un comité qui est toujours derrière moi. Vous pouvez être le moteur d’un combat mais si vous n’êtes pas accompagné vous ne tenez pas », déclare t-elle.

 

Les enfants du silence

 

Pendant six mois, la lanceuse d’alerte trouve refuge dans l’écriture. « Un dimanche matin, je me suis assise au coin d’une table et j’ai écrit à ne plus pouvoir m’arrêter. Je pense avoir économisé dix ans de thérapie en écrivant cette histoire » En effet, le 13 février 2019, Les enfants du silence paraît chez Harpercollins. Elle écrit pour les enfants, les familles et Bernadette, ancienne éducatrice au sein de l’IME, dont elle est très proche.

Ayant besoin de mettre de la distance entre la rédaction de son livre et chez elle, elle l’écrit chez sa famille de cœur. Raconter l’histoire de ces enfants a été difficile pour l’auteure, mais parler des choses qu’elle a vécu personnellement l’était encore plus.

« Devoir admettre que j’ai été le bouc-émissaire d’une poignée d’hystériques et de toute une institution n’a pas été simple. Mais je ne regrette rien et j’ai résisté. Les résistants d’hier sont les lanceurs d’alertes d’aujourd’hui et ce livre a été écrit pour que cette histoire ne soit pas oubliée. »

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