13 décembre 2019

David Dufresne, une couverture singulière des violences policières

par Lucas Morel

Invité dans le cadre d’une semaine de conférences et de débats intitulée « violence(s) », organisée par Le vent se lève, et portant sur la violence dans notre société, David Dufresne a donné une conférence sur le thème « Maintien de l’ordre et violences policières », le 25 octobre dernier à Lyon. A l’occasion de la sortie de son livre « Dernière sommation » (Grasset 2019), le journaliste indépendant et documentariste est venu pour aborder la question des violences policières. Il a notamment présenté sa démarche journalistique « Allo place Beauvau », qui visait à répertorier et authentifier les vidéos et photos de violences policières postées par les internautes sur les réseaux sociaux durant le mouvement des gilets jaunes, afin de briser le silence des médias sur le sujet. 

Portrait du journaliste indépendant, écrivain et documentariste David Dufresne
Le journaliste indépendant, écrivain et documentariste David Dufresne, crédit photo: ULYSSE GUTTMANN-FAURE

 

Documenter les violences policières via les réseaux sociaux

 

Ces violences policières, David Dufresne en a eu connaissance grâce à Twitter et Facebook. Les centaines de contenus dénonçant ces exactions, postés par les internautes sur ces plateformes, lui ont fait prendre conscience de l’ampleur du phénomène. « Tous les gens qui ont filmé ces violences policières, qui les ont documentées, qui les ont photographiées, ont fait acte […] de témoignage », « maintenant que les manifestants filment, les spectateurs reçoivent aussi les coups de matraque. D’un point de vue de la libération de parole, les réseaux sociaux jouent [un rôle important] » nous explique-t-il.

Manifestant frappé avec le pied par un CRS lors de l'acte 32 des gilets jaunes, le 22/06/2019 à Toulouse
Exemple de tweet sur le fil tweeter Allo place Beauvau. Crédit photo: photoreporter @loismugen

 

 

« Maintenant que les manifestants filment, les spectateurs reçoivent aussi les coups de matraque. D’un point de vue de la libération de la parole, les réseaux sociaux jouent [un rôle important] »

 

 

 

C’est début décembre 2019 qu’Allo place Beauvau a vu le jour, le journaliste indépendant a entrepris de répertorier et d’authentifier toutes les photos et vidéos de violences policières qu’il trouvait sur les réseaux sociaux ou que des internautes lui envoyaient. Seul au départ, puis épaulé par une petite équipe, le journaliste a centralisé et vérifié des centaines de photos et de vidéos durant tout le mouvement des gilets jaunes. « Je me suis cantonné si je puis dire, à répercuter les violences policières documentables, documentées, il y en a beaucoup plus que 860, sauf que moi j’avais besoin, […] de documents, […] de certificats médicaux, de copies de plaintes, pour pouvoir m’assurer et assurer à chacun que ces choses là existaient.»

 

Deux mois d’ « omerta ahurissante » de la part des médias

 

Durant les deux mois suivant le début du mouvement des Gilets jaunes, débuté le 17 novembre 2018, le sujet des violences policières a été passé sous silence par les principaux médias français. Dans la presse, les articles sur le sujet étaient très rares. Pour exemple, une enquête d’Amnesty International dénonçant le « recour s excessif à la force par des policiers » datant du 17 décembre 2018  n’a pas été relayée par la presse, à l’exception de trois brèves postées en ligne le jour de sa parution et trois autres le lendemain. Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, on ne comptait que cinq contenus dédiés au sujet des violences policières sur le site du Monde à la date du 28 décembre 2018. Il en est de même pour la télévision, huit semaines après le début du mouvement des Gilets jaunes, alors que Dufresne recensait déjà plus de 200 signalements, seulement deux sujets à part entière avaient été dédiés à la question des violences policières aux JT de 20 H de TF1 et de France 2. 

 

Allo place Beauvau : briser ce silence

 

« Par dizaines, les vidéos, photos et témoignages affluent sur mon fil twitter. Rien à la télévision ; si peu dans la presse. », « je suis en état de sidération entre, d’un côté, une violence sans précédent […] par sa brutalité mais aussi dans sa répétition, et, de l’autre, le silence médiatique qui l’entoure et, de facto, l’autorise », peut-on lire sur le site internet du journaliste indépendant à la date 4 décembre 2018. C’est cette fracture entre la brutalité des photos et vidéos qui lui parvenaient des réseaux sociaux et le silence des médias, qui a poussé David Dufresne à lancer sa démarche  « Allo place Beauvau ». Pour montrer cette vérité au grand jour, il publiait les photos et vidéos de violences policières sur son compte Twitter et interpelait les médias et le gouvernement avec la formule « allo @Place Beauvau – c’est pour un signalement ».

Manifestant violement immobilisé au sol par des CRS lors de l'Acte30 des gilets jaunes, le 08/06/2019 à Montpellier
Exemple de tweet sur le fil tweeter Allo place Beauvau. Crédit photo: Ricardo

 

 

 « Sur Twitter il y a tous les journalistes. Mon objectif était d’interpeler les journalistes pour ensuite interpeler les politiques. »

 

 

 

 

« Sur Twitter il y a tous les journalistes. Mon objectif était d’interpeler les journalistes pour ensuite interpeler les politiques. Ceux qui déterminent l’emploi, l’usage des armes » explique-t-il. C’est seulement un mois et demi après le début de son recensement que le voile médiatique sur les violences policières finit par tomber.

 

Mi-janvier, le sujet enfin médiatisé

 

Un revirement médiatique a eu lieu à partir de mi-janvier 2019, le sujet s’est brutalement  retrouvé sous le feu des projecteurs.  C’est à ce moment là que l’agenda médiatique de David Dufresne a décollé, un mois et demi après le début de son recensement, alors que celui-ci avait déjà relayé plus de 250 signalements. Les 15 et 16 janvier 2019, en deux jours, le journaliste indépendant est intervenu dans cinq médias différents. Avec ce recours soudain et frénétique au travail et à la figure médiatique de David Dufresne, les grands médias français ont tenté, tant bien que mal, de pallier à leur non couverture en temps réelle de plus de 6 semaines de violences policières. Ce sont ces mêmes éditorialistes ayant participé à l’invisibilisation des violences policières et du travail de Dufresne, qui l’ont applaudi lorsqu’on lui a remis le « Grand prix du journalisme 2019 » pour Allo place Beauvau, le 14 mars dernier, lors des 12èmes Assises internationales du Journalisme de Tours. 

« Encore une fois je suis vraiment très flatté de ce prix mais faites votre boulot, faites votre boulot merde! ». 

C’est ainsi que David Dufresne a conclu son speech et quitté l’estrade de remise de prix des Assises du Journalisme. Le message adressé à ses confrères est clair: la couverture médiatique d’un évènement, ici le mouvement des Gilets jaunes, se doit de rendre compte de la totalité de la réalité, sans en occulter les parties qu’on se refuserait de voir. 

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